Le Club d'AppAs — Un cercle fermé ouvert aux foules rieuses

Mois août 2019

Sois ton propre guidon au lieu de te laisser conduire par un bout de ferraille

Les lueurs mourantes du grand soleil de l’été achevaient de lancer leurs gerbes de cuivre chaud sur l’épiderme des toits, et moi, j’atteignais enfin la porte de mon immeuble après – je ne vous le cache pas – un trajet pédestre des plus éprouvants. Vous le savez comme moi, en cette aube de la troisième décennie du XXIe siècle, nos villes sont infestées de véhicules de toutes sortes qui vous agressent tels des bestioles infernales échappées d’un zoo mécanique. Dois-je vous en faire la – triste – liste ? Automobiles, motos, scooters, camions, camionnettes, bus, vélos, trottinettes, gyropodes, monoroues, rollers, planches à roulettes, poussettes, charriots, et même enfants équipés de baskets dont les talons contiennent une mini-roulette. Je ne vous parle pas – mais finalement je le fais quand même – du métro, cette grosse taupe allongée qui surgit en hurlant sur les rails des stations aérienne. Le trajet que je venais d’effectuer entre le café à Nénesse et mon domicile (une dizaine de trottoirs et autant de passages – prétendument – piétons) avait été atroce, harassant. Frôlé, slalomé, stoppé, heurté, assourdi, insulté, j’avais accumulé une fatigue nerveuse qui faisait de mon cerveau une pauvre choses bouillie complètement inutile. Le remède immédiat à mon malheur reposait dans la contreporte de mon frigo : une bouteille bien fraîche de binette aux airelles. Après m’être débarrassé de mon piètre uniforme de travailleur salarié, j’empoignai un décapsuleur puis tirai la porte de mon bienfaisant réfrigérateur. Sapristi ! Un type était installé à l’intérieur. « Oh, tiens, c’est bizarre ça » vous dites-vous. Certes oui, c’est bizarre. Et le fait que le type serrât une trottinette contre lui, vous trouvez ça comment ? C’était cauchemardesque. « Désolé, s’excusa-t-il, je prenais le frais. » Je lui fis remarquer froidement qu’il aurait pu laisser sa trottinette au bas de l’immeuble. Je lui dis que je ne comprenais pas cet attachement stupide à un objet aussi nocif. Il ne répondit pas, mais je voyais dans son regard de poisson plat une inquiétante lueur où se mêlaient tout à la fois la crainte et la lubricité. « Dégagez ! » bramé-je sourdement. Il ne fallut au trottinettiste terrorisé que quelques secondes pour disparaître dans l’escalier. De mon côté, j’eus besoin de pas moins de 4 binettes pour me remettre d’aplomb après cette incroyable agression. La suite de l’histoire, vous la devinez. Le lendemain, je rentre chez-moi à la même heure, tout aussi épuisé. Je saisis le décapsuleur et ouvre le frigo. Le type n’était pas dedans. Ma séance détente – contrairement à la veille – pouvait commencer. Je pris la direction de la salle de bain pour me prendre une douche. Au passage, je ramassai le soutien-gorge et la culotte (décorés de personnages de Junky la Débrouille) que Cynthia – comme d’habitude – avait abandonnés en vrac sur le sol. En me relevant, un détail étrange frappa mon regard. Une bosse déformait le rideau de douche. D’un revers de bras brutal, j’écartai le tissu. Mon lascar était là, couché dans la baignoire, les mains crispés sur sa saloperie de trottinette électrique. « Je voulais…  » ébaucha-t-il d’une voix tremblotante. Mon hurlement le fit déguerpir encore plus vite que la veille. À peine avais-je refermé ma mâchoire de prédateur, que j’entendis les claquettements de sa trottinette de merde dans la cour de l’immeuble. Et l’histoire, oui, l’histoire continue… Le surlendemain, après m’être fait insulter par un quadragénaire barbu en planche à roulettes et lunettes de soleil (et casquette de base-ball à l’envers), il me fallut 3 bonnes binettes et un bain parfumé au Mélito pour, de nouveau, me sentir en forme. Dans la chambre, je me dirige vers le dressing pour me choisir quelques frusques propres. Je tire la porte… personne à l’intérieur. Tout était calme. J’en fus presque déçu. Les bruits de la rue me parvenaient en un doux murmure gazeux. Mon soupir de satisfaction se bloqua net, cependant, lorsque j’avisai sur la couette du lit un renflement bien étrange. D’un mouvement ascendant des deux poings, je fis voler la couette au plafond. Mon énergumène était là, comme un bigorneau sans coquille, replié sur lui-même, l’air implorant et serrant contre lui un très beau jetski rouge avec des stickers de flammes jaune.
« Ha bien, me radoucis-je, vous avez enfin abandonné votre ridicule manie des trottinettes !
— Oh, j’essaie, me dit-il humblement. Ça ne fait qu’un jour.
— Courage, mon garçon, cous y arriverez. La pente est rude mais la force de votre volonté augmente à la vitesse d’une descente que vous n’aurez plus à gravir.
— C’est… c’est très juste, balbutia-t-il, la voix vibrant de reconnaissance.
— Vous pouvez rester ici sans problème jusqu’à ce que vous alliez mieux. Ça me fait plaisir de vous aider. Je vous offre à dîner ?
— Oui… mais lui ? chuchota-t-il en caressant, anxieusement, la carrosserie métallisée de son véhicule marin.
— Ne vous tourmentez pas. J’appelle Cynthia pour qu’elle apporte quelques lites d’essence et, ensemble, nous ferons un joyeux dîner. »
L’homme à face de poisson produisit alors un timide sourire qui faillit, je l’avoue, m’émouvoir. Comme il est satisfaisant de redonner espoir aux malheureux qui tentent d’échapper à la grisaille des nuages sans couleur d’un quotidien où même le soleil pleure des larmes de suie. ♦

Maîtrises-tu les subtilités des trucs qui te couvrent le crâne ?

Où peut-on se procurer – par l’achat ou, éventuellement, la location – l’une de ces fameuses casquettes à visière située côté nuque que de nombreux jeunes – et même moins jeunes – affectent de porter aujourd’hui ? Je ne souhaite pas rejoindre les rangs, sans cesses grandissants, de tous les gugusses (passez-moi l’expression) qui semblent être persuadés que le port à l’envers d’une casquette normale fait l’affaire. Quelles que soient les tentantes opérations promotionnelles lancées – à dessein – par les marchands de casquettes, jamais je ne ferai l’acquisition d’une casquette à visière frontale pour une utilisation “sur la nuque”. J’exigerai même, pour que toute ambiguïté disparaisse, qu’on me fasse assister, en atelier ou en usine, à la pose de la visière afin que je puisse vérifier que cette opération s’effectue bien côté nuque et non côté front. Pourquoi un tel acharnement, chez moi, à vouloir m’assurer ainsi de l’authenticité de la casquette à visière inversée ? Mes motivations sont d’ordre on ne peut plus prosaïques. Avez-vous réellement observé l’anatomie d’une tête ? Répondez sincèrement. Non, évidemment. Vous avez toujours considéré que vous saviez, une fois pour toutes, à quoi ressemblait une tête. Mais si vous faites l’effort d’en examiner une sérieusement, vous remarquerez quelque chose qui vous avait, jusque là, échappé : le front et la nuque présentent de nombreuses différences de taille, de forme, de consistance et de fonction. De ce fait, il est proprement aberrant, convenez-en, de vouloir utiliser la même visière, pour le front et la nuque. Ne sous-estimez pas ce point ! Une visière de front ne doit pas être portée sur une nuque et réciproquement. Pensez-vous que l’inventeur de la casquette à visière frontale se soit dit « Tiens je vais mettre un truc plat à l’avant, je vais appeler ça visière et ça sera cool » ? Non. Il avait une idée, un projet, une ambition et une connaissance parfaite des règles de la chapellerie. Quant à l’inventeur de la casquette à visière arrière, il ne s’est pas dit « Je vais me contenter de prendre une casquette ordinaire et la faire pivoter à 180°. » Sinon, il n’aurait rien inventé. Je m’arrête là. Vous avez compris. Et tant pis pour les sceptiques et les ricaneurs équipés de visières frontales portées sur la nuque. Ils ne soupçonnent pas à quel point nous – les gens informés – nous les méprisons. ♦

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