Mois décembre 2019

De chaque côté de cette avenue à double sens, les mots se répondent joyeusement

Il passe nerveusement la main dans ses cheveux, ne les trouve pas, passe une nouvelle fois la main et les retrouve. Ensuite, il cherche ses mots. Je lui donne un coup de main. Tous deux, à quatre pattes sur le carrelage de la cuisine nous explorons les dessous de placards. Sans succès.
« Ah je me souviens ! s’exclame-t-il muettement. Je les ai laissés sur le bord du lavabo ! »
Il monte à l’étage et redescend fièrement en faisant sonner sa parole retrouvée.
« Cloche, cristal, cymbales, sirène, gong ! » braille-t-il à m’en faire éclater les tympans.
Puis il me présente ses excuses.
« Désolé, dit-il, j’espère ne pas avoir abîmé ton église intérieure ? »
Je lui confesse que même si mon chœur en a pris un sacré coup, je ne peux qu’encenser son verbe éclatant dont les échos pointus ont aiguilloné mon attention. Sans écouter mes remerciements, il se met à vitupérer contre un certain Jean Bonnot qui lui aurait subtilisé sa réserve de chorizo. Je lui suggère d’aller réclamer son dû auprès de ce malhonnête personnage.
« Je préfère crever comme une saucisse trop bouillie plutôt que d’aller quémander du saucisson à ce gros porc ! » tranche-t-il.
Après m’avoir copieusement saoulé avec ses histoires de charcuterie, auxquelles se sont greffées des problèmes de bouteille de vin, il s’inquiète soudain de l’heure.
« Où est-elle, pourquoi est-elle en retard ? Je lui avais dit qu’on se retrouvait ici à elle-même précise. »
Pendant quelques instants, le temps cesse de passer, figé sur place, comme en grève, assis les bras croisés sur une pendule muette. Fort heureusement, l’heure finit par revenir. Mon ami laisse alors éclater sa colère.
« D’où revenez-vous ? » explose-t-il lorsque l’heure, accompagnée de sa petite famille de minutes et de secondes, s’avance timidement. Celle-ci répond qu’elle est juste allée chronométrer quelques performances sportives pour se changer les idées. Tout en grommelant , il monte sur l’estrade et prend place derrière un énorme micro.
« Mesdames et messieurs, l’heure de ma conférence de presse étant arrivée, je suis prêt à répondre à vos questions. »
Un journaliste au premier rang lui envoie une première question. Mon ami l’attrape et l’examine d’un air dédaigneux.
« Elle n’a pas une bonne dentition et en plus elle boite », diagnostique-t-il.
Et il la jette derrière lui. D’autres questions fusent vers lui. D’une feinte habile de la tête, il parvient à les esquiver. À la fin de la conférence, un de ses conseillers, estimant qu’il s’est montré trop agressif, lui reproche d’avoir grillé son capital de sympathie.
« Où voyez-vous des traces de cuisson ? rétorque-t-il. Ma réputation est intacte ! »
Le conseiller lui montre des marques de brûlure.
« Pfouah, ce n’est rien. Ça va se dissoudre tout seul avec le Parlement. »
L’autre s’étonne.
« Vous allez dissoudre la Chambre ? C’est de la folie. Ça va couler partout et vous allez faire naufrage. Lorsqu’on touche le fond, rien n’est plus long et difficile que de regagner la confiance des électeurs. »
Mon ami, tout guilleret, tourne sur lui-même et esquisse un pas de danse pour montrer qu’il a conservé sa liberté de mouvement. Puis, de sa poche, il extrait une petite boîte d’où s’échappe un minuscule murmure de conversations.
« J’ai gardé les deux tiers des voix, badine-t-il. Personne ne pourra faire tomber mon gouvernement. »
Du fond de la salle survient alors un grondement qui fait trembler les vitres. Le leader de l’opposition surgit aux commandes d’un train de réformes qui fonce droit sur l’orateur et le bouscule.
« Il m’a renversé, ce salaud », geint le malheureux jeté à terre.
Et à sa suite, les membres du gouvernement tombent au sol, perdant au passage leurs portefeuilles. Discrètement, je gagne la pièce voisine et, après avoir retourné ma veste, j’ordonne à un complice de remplir les urnes avec du vin étiqueté à mon nom. Le pouvoir est à la portée de ma main et, sans hésiter, je m’en empare. Puis, en faisant étinceler mes petits yeux de rat, je quitte le navire. ♦

Calembours en actions : bêtises et jeux de mots tirés par les cheveux / par Cham. Auteur : Cham (1818-1879). Éditeur : Aubert (Paris). Date d’édition :  1842. BNF – http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40380375c

Mais diable, comment manger plus petit que soi quand on est le plus petit qui soit ?

Spectacle "Les Mondes Invisibles" avec microscope géant électrique 1887)

« Gwenola Pannelec, bonjour. Vous êtes une jeune femme énergique (électrique, même) et vous ne cessez de vous interroger – et de nous interroger, aussi – sur l’avenir du plancton. C’est une démarche louable et sympathique. Mais n’est-ce pas un faux problème ? Il semble finalement assez évident que le plancton a un avenir. Ce n’est pas une espèce en voie de disparition, comme peuvent l’être la tortue imbriquée du golfe arabo-persique ou le cerf-cochon de Bawean – d’ailleurs le plancton n’a pas de carapace, ni de bois, ni de groin, que je sache. Les individus planctons se comptent par milliards et, à eux seuls, représentent 98% des organismes vivants de notre planète (oui, vous avez bien entendu, quatre-vingt-dix-huit pourcents ). A 2% près, vous et moi étions du plancton ! Donc Gwenola, pourquoi donc se tourmenter au sujet de l’avenir du plancton ?
— Je comprends vos interrogations, cher monsieur, mais je me demande si vous avez conscience de l’étrangeté de votre discours. Vous comparez des tortues et des cerfs avec du plancton.
— Certes oui, et alors ?
— Votre comparaison ne tient pas la route, si je puis me permettre. Pensez-vous qu’il soit possible un jour de voir des centaines de milliards de cerfs flotter sous les mers ? Pensez-vous qu’il soit possible que des baleines à fanons, pour se nourrir, engouffrent des bancs entiers de cerfs ? De la même manière, j’imagine la colère des chasseurs d’écailles quand ceux-ci constateraient que le plancton ne possède pas de carapace. J’imagine aussi la fureur des amateurs de trophées de chasse quand ils découvriraient que le plancton ne porte aucun bois sur le crâne. Ce serait un massacre… Vous suivez mon raisonnement ?
— Parfaitement et je pense que vous avez raison. Il n’est pas raisonnable qu’un cerf-cochon qui mange du plancton soit mieux considéré qu’une tortue qui n’en mange pas. L’inverse est également vrai. Le plancton, ça s’infiltre un peu partout sans qu’on y prenne garde. Alors à force, tout se brouille, on ne sait plus où il se trouve vraiment, ni quel type d’organisme mérite ou non cette appellation. Qualifier par exemple un neveu de plancton est une erreur qui peut vous coûter l’amitié d’un frère ou d’une sœur. Vous voyez le danger ? Mais pour l’heure, et sans plus tarder, revenons au cœur de ce débat, Gwénola Pannelec en posant, de but en blanc, la question qui dérange : quel est l’avenir du plancton ?
— Eh bien, cher monsieur, j’avoue que je n’en sais rien. Je suis une scientifique, pas une voyante.
— Je comprends. Moi-même, qui suis ni voyant et encore moins scientifique, j’avoue ne pas avoir d’idée très précise sur ces histoires de plancton du futur. Peut-être peut-on dire, cependant – pour tenter de prolonger quelques instants encore cette émission ratée – que l’avenir du plancton (et du zooplancton) se précisera plus tard, au fur et à mesure du passage des jours, des semaines, des mois, des années… « Qui vivra, verra » comme disait au XVIe siècle un certain Jean de la Véprie. Lequel ne manquait pas d’ajouter souvent dans son ancien français fleuri : « Autant chemine un homme en ung jour comme ung limas en cent ans. »
— Hahem, je n’aime pas trop cet attentisme, cette sorte de « Wait and see » paresseux. Pour moi, l’avenir sur plancton se joue maintenant !
— Ha, ha, ha !
— Pardon ?
— Excusez-moi, madame Pannelec, ce genre de remarque me fait toujours éclater d’un rire sardonique. Ha, ha, ha ! Vous l’entendez, mon rire sardonique ? Ha, ha, ha !
— Votre rire sardonique, cher monsieur, ressemble au glapissement d’un bulot maigrichon.
— L’avenir du plancton se joue maintenant, dites-vous ?! Mais Gwenola, l’avenir de TOUS les êtres vivants se joue maintenant. Si le lion ne tue pas de gazelle aujourd’hui, le lendemain, il aura faim. Si je bois trop de Super Blaco (un soda pétillant au chocolat-réglisse), demain matin j’aurai mal au bidon. Si je suis une personne âgée et que je laisse entrer chez-moi deux hommes déguisés en postiers, une demi-heure plus tard je n’aurai plus ni bijoux ni argent liquide… Je pourrais ainsi multiplier les exemples qui montrent qu’affirmer, comme vous le faites que « l’avenir du plancton c’est maintenant » est un truisme.
— Ne m’insultez pas, s’il vous plaît. Ce n’est pas parce que j’ai les joues roses qu’il faut me comparer à une cochon femelle.
— Truisme signifie « vérité trop évidente pour devoir être énoncée », Gwenola.
— C’est bien ça ! Je ressemble tellement à une cochonne que ce n’est même pas la peine de le dire.
— Ne vous mettez pas en colère, Gwenola Pannelec. Je vous prie d’accepter mes excuses. Voulez-vous que nous mettions fin, incontinent, à cette émission sans intérêt et que nous allions ensemble boêre une soupe de plancton au Cachalot Cinglant ?
— Comme deux cabillauds solitaires qui se seraient rencontrés dans les mornes eaux d’une zone de surpêche ?
— Oui Gwenola, comme deux tourteaux qui ensemble vont écrire leur avenir.
— Cessez de tripoter ma chemise et allons dîner.
— Tout de suite. Laissez-moi demander au technicien en cabine de lancer le générique de fin d’émission. J’ai choisi un rare enregistrement des Pronto’s, un groupe de criquets des mers qui fredonnent des mélodies de comédies musicales.
— Moi les criquets, c’est grillés que je les aime.
— Gwenola, votre sauvagerie me grise. » ♦

[Emile Levy ] ([Paris]) . (1887). Très prochainement Les Mondes invisibles. Microscope géant électrique, machines et piles… : [affiche] / [non identifié] [Images]. Consulté à l’adresse http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb39839110c


Comment apprendre à reconnaître l’arrivée prochaine d’une tempête mortelle ?

Qui est donc cet homme à l’air tout à la fois mélancolique et déterminé ? Ne serait-ce pas un poète italien des années 1930 dont il faudrait rééditer les œuvres oubliées ? Un auteur dont la délicatesse du style devrait nous charmer ? Pour découvrir son nom, cliquons ici.

Le Salon de la Mappemonde – https://flickr.com/photos/130765784@N06/– CC BY-ND 2.0

Non, les cascades d’ours ne sont pas des endroits où des milliers de ces animaux tombent sans cesse d’une grosse falaise

« Vous souhaitez donc présenter à notre Commission d’Approbation des Spectacles Circassiens votre dernier numéro intitulé, je crois, “Les oursons cosaques”.
— Tout à fait.
— En quoi consiste-t-il ?
— Des oursons passent sous le ventre de leur cheval au galop, comme des cosaques.
— Ah… bien… intéressant. Vous pensez que le public va aimer ?
— Tout à fait. Surtout les enfants, car, vous savez, la magie du cirque fait rêver les enfants.
— Je comprends. Mais vous savez que depuis quelques temps le public n’est plus très friand des numéros avec des animaux. On dit que les animaux de cirque sont malheureux dans leurs cages et que même certains subissent de mauvais traitements.
— Tout à fait. J’ai entendu tout ça.
— Eh bien ?
— Je crois en la magie du cirque qui fait rêver les enfants.
— Les lions qui font les cent pas dans des cages exiguës, ça ne vous gêne pas ?
— Pensez aux enfants. Ils ont besoin de rêve. Et le cirque, ça les fait rêver. Ce sont des enfants.
— Et les oursons, ça les fait rêver de finir écrasés sous les sabots d’un cheval ?
— Ce sont des enfants, eux aussi. De même que les éléphanteaux, les lionceaux, les souriceaux, les girafons, les poulains, les chiots, les chamelons, les autruchons… Tout ce petit monde a besoin de rêver. Et la magie du cirque y pourvoie, si je puis dire.
— On nous a dit que vos “oursons cosaques” étaient morts de peur quand ils devaient monter sur leur cheval et exécuter leur atroce voltige. Vous les terrorisez.
— C’est pour que les enfants aient…
— Taisez-vous ! Ou plutôt, non, engagez-vous solennellement ici, devant les membres de notre commission, à ne plus jamais-jamais-jamais-jamais du tout (ô grand jamais) présenter le numéro des “oursons cosaques” sous votre chapiteau (qui n’est pas le “petit du chapeau”, comme certains abrutis en répandent la rumeur).
— Je refuse.
— Pardon ?
— Tout à fait, je refuse de mettre fin aux “oursons cosaques”.
— En ce cas la commission se verra dans l’obligation d’engager contre vous une action en justice – et une “action en justesse” aussi, comme le fait remarquer mon collègue Jokari Enrayé, à ma droite.
— Ne vous faites pas de souci. C’est moi qui vais faire l’ourson, avec quelques uns de mes collaborateurs, notamment les clowns nains et peut-être mon régisseur qui est assez trapu, comme moi.
— Ha, ha ! Très bien. Vous ne vous êtes pas laissé déstabiliser par la fermeté de mes propos. Vous avez l’art de retomber sur votre selle, comme un cosaque. Et les oursons, les vrais, vous allez en faire quoi ?
— Je leur donnerai des tarifs réduits pour les représentations. Avec pop-corn gratuit.
— En ce cas tout est parfait, cher monsieur. La séance est levée.
— Graouamf, grimmf, groummf.
— Pardon ?
— Je vous dis “Bonne journée” en langage ourson. Ou si vous préférez, Грауамф, гримф, грумф, en langage ourson russe. » ♦

“Viaduct demolition event” – Oct. 22, 2011 23 – The Seattle Cossacks motorcycle stunt team – https://www.flickr.com/photos/7821771@N05/6275280341CC BY-NC-ND 2.0 Washington State Dept of Transportation