Le Club d'AppAs — Un cercle fermé ouvert aux foules rieuses

Pour une matérialité de l’absence d’œuvre au sein d’un espace non-plein

Claude Sablonnier, n’en déplaise à ses détracteurs, n’a cessé de convoquer dans son œuvre l’idée même de la temporalité des surfaces au moyen d’une multitude de dispositifs aléatoires modulaires dont les éléments installent une tension, à la fois discrète et sauvage, autour de la notion de vouloir-être. La programmatique de Sablonnier ne fait pas mystère de sa dimension autobiographique ( voir l’installation “Sable, eau : niés ?”). Les titres, les formes, les matériaux employés, les gestes mis en actes, se combinent les uns aux autres pour déployer un univers post-duchampien ou le sens est suspendu, sans résolution, ouvrant à de multiples interprétations et produisant sa propre dynamique par une mise en mouvement permanente de l’articulation du dehors et du dedans. S’inscrivant pleinement dans cette volonté de bousculer l’ordre établi des représentations, les dernières installations de l’artiste s’attachent à pervertir les codes de la pratique académique du civet de lièvre pour en extraire les ambiguïtés et les enjeux. Dans ce qui apparaît en sous-texte comme une sorte d’accident holistique permanent, Sablonnier active une combinatoire d’éléments en ready-made délibérément sur-éclairés, interrogeant ainsi sans concession les représentations qu’il suscite – mais qu’en un pas de côté inattendu il refuse de soumettre au filtre du langage. Il délivre ainsi une intervention a posteriori qui laisse le regardant dans un état de doute diffus qui se résout (au sens d’être solutionné et donc ne disparaissant pas) par un dépliage progressif d’un espace saturé de signes, lieu d’un court-circuit des identités qui ouvre la possibilité d’une alternative où l’improductivité devient opérante. Jusqu’au moment où l’œuvre suivante, réinstaure une contradiction. Sabotage délibéré, destruction voulue, anéantissement programmé, démembrement fait exprès, moi tout cassé ha ha ? L’absence de réponse définitive place le public dans un état d’inconfort, voire de malaise ontologique, l’incitant à résoudre l’aporie élaborée par son cheminement en pariant sur une remise en cause des pastiches figuratifs dont l’artiste a parsemé son intervention comme autant de « crotounes sympas ». Mais cette dérive discursive ne mène pas au constat d’impuissance qu’on pourrait attendre. Sablonnier a plus d’une corde à son arc qui en compte déjà une vingtaine tout emmêlées mais très peu humides. Dans une volonté jamais démentie d’extension du domaine de la surface et du sens, l’artiste propose une actualisation régulière de ses œuvres à travers un mode d’emploi – « de l’ordre du rite » – très précisément documenté dont chaque acquéreur – institution ou collectionneur –est détenteur sous la forme d’une feuille A4 authentifiée par Yolanda, la martre de l’artiste. La réception d’un SMS donne le signal de la mise à jour des œuvres (déplacements d’objets, ajouts ou suppressions, interventions spontanées…). Tout au long d’un protocole qui s’avère être plus une invitation à la rêverie ou au désespoir qu’une joyeuse partie de pikapoum, chaque propriétaire (ou « accueillant ») assume un rôle de co-création en opérant l’évolution plastique de celle-ci sans être soumis à une quelconque injonction à faire « à la place de » ou « au nom de ». Dans la redistribution radicale des rôles qu’elle impose sur la scène de l’art, cette démarche joue finement avec les tabous liés à la figure du démiurge sans jamais tomber dans un discours militant. Loin d’être une énonciation « neutre », elle sait mettre en tension la part cachée des héritages iconographiques et des stéréotypes culturels implantés dans l’imaginaire collectif, lesquels, par un renversement radical des perspectives, émergent de tout ça en ayant un peu une forme de dauphin – ce qui est surprenant, à plus d’un titre, ne nous le cachons pas. Cette mise en forme (mise en lieu) permet de jouer pleinement de la dimension projective de toute œuvre d’art sans toutefois éclabousser et en mettre partout. L’odeur de marée apparaît dès lors comme une signature immatérielle rémanente, une occasion donnée de la réappropriation d’images et d’objets familiers par l’imaginaire de l’individu-spectateur, un marqueur quasi génétique renvoyant à des traumatismes de cantine où la figure du poisson, sa consistance et son goût, constituent le pivot central d’une expérience d’être au monde où s’implosent les valeurs prétendument authentiques incarnées par les truites fumées au feu de bois et autres ridicules foies de lottes “au naturel” (mon cul). La série des Postiers surpris (2016) s’impose d’emblée comme le fruit d’une stratégie expressive pensée pour habiter le monde et travailler (presque jusqu’à la nausée) l’inscription dans l’espace et parfois à des cours d’aquabike. À travers cette cartographie des postures et des déplacements objectivés par un dispositif de capteurs et de caméras, les univers éphémères de Sablonnier semblent dé/re-construire le réel et ses représentations à l’aune de ses usages idiosyncrasiques et d’une étrange fumée qui s’échappe des chaussettes de l’artiste. La mise en flammes de l’espace qui en résulte met pleinement en cause la validité des outils et systèmes de mise en forme du monde à laquelle l’institution sociale et politique soumet les individus. C’est aussi, d’une certaine façon, d’hypnose et de performativité de la parole (et de toux) dont il est question dans ce cheminement itératif et critique. Tout en jouant à Candy Crush sur son portable, l’artiste (ou son double) opère une véritable remise en jeu/ mise en abyme de territoires mentaux où se développe, loin de toute anecdote, une matériologie poétique déroutante, mise au service d’une stratégie de reconquête de la parole écartelée entre plusieurs instances hybrides dont le rapport au monde révèle, pour chacune, la nécessité d’une reconfiguration radicale du radis, de ses feuilles, de ses racines et même de sa sapidité. Face aux discours moisis, réactionnaires, communautaristes et méprisants qui entretiennent la peur, la haine, l’exclusion et le repli, les Pitchounes (2017), avec leurs volumes aux couleurs kitsch et leur charge fortement parodique, proposent l’équivalent d’une « trousse de secours démocratique » où les symboles de la société du contrôle se pastichent eux-mêmes et se barbouillent de confiture dans un cycle auto-référentiel / auto-destructeur. Tout se passe comme si les éléments de l’œuvre fonctionnaient ici à la façon de stations, de points d’arrêt et d’embrayeurs, d’impulsions destinés à réarmer la vigilance du spectateur, lui donnant ainsi l’occasion de réarranger dans sa propre narration les messages qu’il reçoit. Toujours en embuscade, Claude Sablonnier apparaît alors, ramasse-miettes à la main, dans le but de faire admirer l’ample mouvement de sa robe de chambre en soie bleu persan à manches frangées. Par ce geste à la théâtralité délibérément exagérée, l’artiste arraisonne le concept de tartine et l’engage dans un processus d’individuation plastique qui fait chaud au cœur, convenons-en. L’art de Sablonnier a ceci de frappant qu’il livre, sans détours, ni atermoiements, ni euphémismes, ni chichis – cash et direct dans ta face, en somme –une intelligibilité intrinsèque de l’expérience des œuvres. Tout méta-discours préalable à leur perception (et même le plus aigu des regards réflexifs) devient dès lors inutile. Pour consolider cette dynamique, il interroge le décollement entre représentation et réalité, accentuant (sans parfois qu’on en prenne conscience) le décalage voulu entre symbolique supposée et effet signifiant dans le contexte spécifique de l’œuvre. Une structure réticulaire ne tarde pas à se dessiner, où se relient fibres/fragment d’imaginaire et de réel. Les trous de ces nouages d’espaces topologiques autorisent l’imbrication d’autres formes de langage, parfois signalés comme leurres, tout à la fois non-lieux et pseudo-origines. La facture et la technique viennent ajouter un filtre supplémentaire à la perception des sujets, qu’elles les précisent ou les brouillent, qu’elles les cernent ou les fassent cuire avec des nouilles pour ensuite en recenser la chronologie dans le grand quadrillage de craie de T’as l’heure tableur (2018) ? Peut-on dire, comme Jean Davio, que « la séduction formelle, la réussite esthétique et le plaisir du geste se mettent au service d’un projet “statactiviste”, en suscitant le détournement des routines de quantification à objectif performanciel » ? Personnellement, je pense qu’on ne risque rien à répondre « oui », d’autant plus que Sablonnier vient de s’endormir dans le pouf de l’espace accueil. Il va donc nous foutre la paix pendant un petit moment. À moins que ce sommeil soit une posture pensée pour jouer avec la frontalité de l’espace et donc se livrer tout entier au spectateur dès l’entrée. C’est possible. Mais bon, ça change quoi au final ? Pas grand chose. Allons nous installer sur une terrasse au soleil pour profiter de la vie. ♦

“Brock Enright at White Flag Projects”by nicknormal is licensed under CC BY-NC-ND 2.0

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