Le Club d'AppAs — Un cercle fermé ouvert aux foules rieuses

Étiquette compulsion

Sois ton propre guidon au lieu de te laisser conduire par un bout de ferraille

Les lueurs mourantes du grand soleil de l’été achevaient de lancer leurs gerbes de cuivre chaud sur l’épiderme des toits de plomb, en un alliage qu’il était licité de qualifier de cuproplombé, et moi j’atteignais enfin la porte de mon immeuble après un trajet pédestre des plus éprouvants. Vous le savez comme moi, en cette aube de la troisième décennie du XXIe siècle, nos villes sont infestées de véhicules qui vous agressent tels des bestioles infernales échappées d’un zoo mécanique. Dois-je vous en faire la – triste – liste ? Automobiles, motos, scooters, camions, camionnettes, bus, vélos, trottinettes, gyropodes, monoroues, rollers, planches à roulettes, poussettes, charriots et même enfants équipés de baskets à LED clignotants dont les talons contiennent une mini-roulette. Je ne vous parle pas – mais finalement je le fais quand même – du métro, cette grosse taupe allongée qui surgit en hurlant sur les rails des stations aérienne. Le trajet que je venais d’effectuer entre le café à Nénesse et mon domicile (une dizaine de trottoirs et autant de passages – prétendument – piétons) avait été atroce, harassant. Frôlé, slalomé, stoppé, heurté, assourdi, insulté, j’avais accumulé une fatigue nerveuse qui faisait de mon cerveau une pauvre choses bouillie complètement inutile. Le remède immédiat à mon malheur reposait dans la contreporte de mon frigo : une bouteille bien fraîche de binette aux airelles. Après m’être débarrassé de mon piètre uniforme de travailleur salarié, j’empoignai un décapsuleur puis tirai la porte de mon bienfaisant réfrigérateur. Sapristi ! Un type était installé à l’intérieur. « Oh, tiens, c’est bizarre ça » vous dites-vous. Certes oui, c’est bizarre. Et le fait que le type serrât une trottinette contre lui, vous trouvez ça comment ? C’était cauchemardesque. « Désolé, s’excusa-t-il, je prenais le frais. » Je lui fis remarquer froidement qu’il aurait pu laisser sa trottinette au bas de l’immeuble. Je lui dis que je ne comprenais pas cet attachement stupide à un objet aussi nocif. Il ne répondit pas, mais je voyais dans son regard de poisson plat une inquiétante lueur où se mêlaient tout à la fois la crainte et la lubricité. « Dégagez ! » bramai-je d’une voix sourde. Il ne fallut au trottinettiste terrorisé qu’une poignée de secondes pour se carapater dans l’escalier. De mon côté, j’eus besoin de pas moins de quatre binettes pour me remettre d’aplomb après cette incroyable agression. Le lendemain, je rentrai chez-moi à la même heure, tout aussi épuisé. Avec un petit frisson d’appréhension, je saisis le décapsuleur et j’ouvris le frigo. Cette histoire étant basée sur la répétition du même événement, il était légitime que je craigne de retrouver dans le frigo le type à la trottinette. Et bien non, il n’était pas dedans ! Ouha ! Exclamation de joie. J’allais donc pouvoir chiller en paix. Je pris la direction de la salle de bain pour me prendre une douche. Au passage, je ramassai le soutien-gorge et la culotte (décorés de personnages de Junky la Débrouille) que Cynthia (ma meuf) – comme d’habitude – avait abandonnés en vrac sur le sol. En me relevant, je fus frappé par un détail inhabituel . Une bosse déformait le rideau de douche. D’un revers de bras, j’écartai le tissu ciré. Mon lascar était là ! Couché dans la baignoire, les mains crispés sur sa trottinette électrique. « Je voulais…  » ébaucha-t-il d’une voix tremblotante. Mon hurlement le fit déguerpir encore plus vite que la veille. À peine avais-je refermé ma mâchoire de prédateur, que j’entendis les claquettements de sa trottinette de merde dans la cour de l’immeuble. Et l’histoire, oui, l’histoire continue… Le surlendemain, après m’être fait insulter dans la rue par un quadragénaire barbu en planche à roulettes et lunettes de soleil (et casquette de base-ball à l’envers), il me fallut trois bonnes binettes et un bain parfumé au Mélito pour, de nouveau, me sentir en forme. Puis je me dirigeai vers la chambre pour me choisir quelques frusques dans la penderie. De nouveau, un frisson de crainte me chatouilla le haut du dos. Et si le trottinettiste était caché là, au milieu de mes fringues, recroquevillé (“comme d’habitude”, pensai-je avec effroi) sur son engin nuisible ? Je tirai le panneau coulissant … personne à l’intérieur. J’en fus presque déçu. Mais bientôt, mon corps entreprit de se relâcher. Les bruits de la rue me parvenaient en un doux murmure gazeux. Je commençais à me sentir bien. Et la perspective de quelques binettes se profilait tendrement à l’horizon. Mon soupir de satisfaction se bloqua net, cependant, lorsque j’avisai à la surface du lit un renflement suspect. D’un mouvement ascendant de mes deux poings, je fis valdinguer la couette. Mon énergumène était là, comme un bigorneau sans coquille, replié sur lui-même, en une posture d’animal terrorisé, serrant très très fort contre son cœur contre lui un très beau jetski rouge orné de stickers représentant des flammes jaune et des vagues émeraude – ah oui, c’était, j’en conviens, un ensemble d’une grande qualité artistique.
« Ha bien, me radoucis-je, vous avez enfin abandonné votre ridicule manie des trottinettes !
— Oh, j’essaie, me dit-il humblement. Ça ne fait qu’un jour.
— Courage, mon garçon, cous y arriverez. La pente est rude mais la force de votre volonté augmente à la vitesse d’une descente que vous n’aurez plus à gravir.
— C’est… c’est très juste, balbutia-t-il, la voix vibrant de reconnaissance.
— Vous pouvez rester ici sans problème jusqu’à ce que vous alliez mieux. Ça me fait plaisir de vous aider. Je vous offre à dîner ?
— Oui… mais lui ? chuchota-t-il en caressant la carrosserie métallisée de son véhicule.
— Ne vous tourmentez pas. J’appelle Cynthia pour qu’elle apporte quelques lites d’essence et, ensemble, elle, vous, moi et votre belle machine, on se fera un super dîner. »
L’homme à visage de poisson ébaucha un timide sourire qui faillit, je l’avoue, m’émouvoir. Comme il est satisfaisant, songeai-je, de redonner espoir aux malheureux qui tentent d’échapper à la grisaille des nuages sans couleur d’un quotidien où même le soleil pleure des larmes de suie. ♦

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