Le Club d'AppAs — Un cercle fermé ouvert aux foules rieuses

Étiquette tortue

Mais diable, comment manger plus petit que soi quand on est le plus petit qui soit ?

Spectacle "Les Mondes Invisibles" avec microscope géant électrique 1887)

« Gwenola Pannelec, bonjour. Vous êtes une jeune femme énergique (électrique, même) et vous ne cessez de vous interroger – et de nous interroger, aussi – sur l’avenir du plancton. C’est une démarche louable et sympathique. Mais n’est-ce pas un faux problème ? Il semble finalement assez évident que le plancton a un avenir. Ce n’est pas une espèce en voie de disparition, comme peuvent l’être la tortue imbriquée du golfe arabo-persique ou le cerf-cochon de Bawean – d’ailleurs le plancton n’a pas de carapace, ni de bois, ni de groin, que je sache. Les individus planctons se comptent par milliards et, à eux seuls, représentent 98% des organismes vivants de notre planète (oui, vous avez bien entendu, quatre-vingt-dix-huit pourcents ). A 2% près, vous et moi étions du plancton ! Donc Gwenola, pourquoi donc se tourmenter au sujet de l’avenir du plancton ?
— Je comprends vos interrogations, cher monsieur, mais je me demande si vous avez conscience de l’étrangeté de votre discours. Vous comparez des tortues et des cerfs avec du plancton.
— Certes oui, et alors ?
— Votre comparaison ne tient pas la route, si je puis me permettre. Pensez-vous qu’il soit possible un jour de voir des centaines de milliards de cerfs flotter sous les mers ? Pensez-vous qu’il soit possible que des baleines à fanons, pour se nourrir, engouffrent des bancs entiers de cerfs ? De la même manière, j’imagine la colère des chasseurs d’écailles quand ceux-ci constateraient que le plancton ne possède pas de carapace. J’imagine aussi la fureur des amateurs de trophées de chasse quand ils découvriraient que le plancton ne porte aucun bois sur le crâne. Ce serait un massacre… Vous suivez mon raisonnement ?
— Parfaitement et je pense que vous avez raison. Il n’est pas raisonnable qu’un cerf-cochon qui mange du plancton soit mieux considéré qu’une tortue qui n’en mange pas. L’inverse est également vrai. Le plancton, ça s’infiltre un peu partout sans qu’on y prenne garde. Alors à force, tout se brouille, on ne sait plus où il se trouve vraiment, ni quel type d’organisme mérite ou non cette appellation. Qualifier par exemple un neveu de plancton est une erreur qui peut vous coûter l’amitié d’un frère ou d’une sœur. Vous voyez le danger ? Mais pour l’heure, et sans plus tarder, revenons au cœur de ce débat, Gwénola Pannelec en posant, de but en blanc, la question qui dérange : quel est l’avenir du plancton ?
— Eh bien, cher monsieur, j’avoue que je n’en sais rien. Je suis une scientifique, pas une voyante.
— Je comprends. Moi-même, qui suis ni voyant et encore moins scientifique, j’avoue ne pas avoir d’idée très précise sur ces histoires de plancton du futur. Peut-être peut-on dire, cependant – pour tenter de prolonger quelques instants encore cette émission ratée – que l’avenir du plancton (et du zooplancton) se précisera plus tard, au fur et à mesure du passage des jours, des semaines, des mois, des années… « Qui vivra, verra » comme disait au XVIe siècle un certain Jean de la Véprie. Lequel ne manquait pas d’ajouter souvent dans son ancien français fleuri : « Autant chemine un homme en ung jour comme ung limas en cent ans. »
— Hahem, je n’aime pas trop cet attentisme, cette sorte de « Wait and see » paresseux. Pour moi, l’avenir sur plancton se joue maintenant !
— Ha, ha, ha !
— Pardon ?
— Excusez-moi, madame Pannelec, ce genre de remarque me fait toujours éclater d’un rire sardonique. Ha, ha, ha ! Vous l’entendez, mon rire sardonique ? Ha, ha, ha !
— Votre rire sardonique, cher monsieur, ressemble au glapissement d’un bulot maigrichon.
— L’avenir du plancton se joue maintenant, dites-vous ?! Mais Gwenola, l’avenir de TOUS les êtres vivants se joue maintenant. Si le lion ne tue pas de gazelle aujourd’hui, le lendemain, il aura faim. Si je bois trop de Super Blaco (un soda pétillant au chocolat-réglisse), demain matin j’aurai mal au bidon. Si je suis une personne âgée et que je laisse entrer chez-moi deux hommes déguisés en postiers, une demi-heure plus tard je n’aurai plus ni bijoux ni argent liquide… Je pourrais ainsi multiplier les exemples qui montrent qu’affirmer, comme vous le faites que « l’avenir du plancton c’est maintenant » est un truisme.
— Ne m’insultez pas, s’il vous plaît. Ce n’est pas parce que j’ai les joues roses qu’il faut me comparer à une cochon femelle.
— Truisme signifie « vérité trop évidente pour devoir être énoncée », Gwenola.
— C’est bien ça ! Je ressemble tellement à une cochonne que ce n’est même pas la peine de le dire.
— Ne vous mettez pas en colère, Gwenola Pannelec. Je vous prie d’accepter mes excuses. Voulez-vous que nous mettions fin, incontinent, à cette émission sans intérêt et que nous allions ensemble boêre une soupe de plancton au Cachalot Cinglant ?
— Comme deux cabillauds solitaires qui se seraient rencontrés dans les mornes eaux d’une zone de surpêche ?
— Oui Gwenola, comme deux tourteaux qui ensemble vont écrire leur avenir.
— Cessez de tripoter ma chemise et allons dîner.
— Tout de suite. Laissez-moi demander au technicien en cabine de lancer le générique de fin d’émission. J’ai choisi un rare enregistrement des Pronto’s, un groupe de criquets des mers qui fredonnent des mélodies de comédies musicales.
— Moi les criquets, c’est grillés que je les aime.
— Gwenola, votre sauvagerie me grise. » ♦

[Emile Levy ] ([Paris]) . (1887). Très prochainement Les Mondes invisibles. Microscope géant électrique, machines et piles… : [affiche] / [non identifié] [Images]. Consulté à l’adresse http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb39839110c


venenatis nunc Nullam ut tristique commodo in ultricies justo
Le Club d'AppAs