Le Club d'AppAs — Un cercle fermé ouvert aux foules rieuses

Étiquette urne

De chaque côté de cette avenue à double sens, les mots se répondent joyeusement

Il passe nerveusement la main dans ses cheveux, ne les trouve pas, passe une nouvelle fois la main et les retrouve. Ensuite, il cherche ses mots. Je lui donne un coup de main. Tous deux, à quatre pattes sur le carrelage de la cuisine nous explorons les dessous de placards. Sans succès.
« Ah je me souviens ! s’exclame-t-il muettement. Je les ai laissés sur le bord du lavabo ! »
Il monte à l’étage et redescend fièrement en faisant sonner sa parole retrouvée.
« Cloche, cristal, cymbales, sirène, gong ! » braille-t-il à m’en faire éclater les tympans.
Puis il me présente ses excuses.
« Désolé, dit-il, j’espère ne pas avoir abîmé ton église intérieure ? »
Je lui confesse que même si mon choeur en a pris un sacré coup, je ne peux qu’encenser son verbe éclatant dont les échos pointus ont aiguilloné mon attention. Sans écouter mes remerciements, il se met à vitupérer contre un certain Jean Bonnot qui lui aurait subtilisé sa réserve de chorizo. Je lui suggère d’aller réclamer son dû auprès de ce malhonnête personnage.
« Je préfère crever comme une saucisse trop bouillie plutôt que d’aller quémander du saucisson à ce gros porc ! » tranche-t-il.
Après m’avoir copieusement saoulé avec ses histoires de charcuterie, auxquelles se sont greffées des problèmes de bouteille de vin, il s’inquiète soudain de l’heure.
« Où est-elle, pourquoi est-elle en retard ? Je lui avais dit qu’on se retrouvait ici à elle-même précise. »
Pendant quelques instants, le temps cesse de passer, figé sur place, comme en grève, assis les bras croisés sur une pendule muette. Fort heureusement, l’heure finit par revenir. Mon ami laisse alors éclater sa colère.
« D’où revenez-vous ? » explose-t-il lorsque la petite famille des heures, des minutes et des secondes s’avance timidement en se tenant par les deux-points. Celle-ci répond qu’elle est juste allée chronométrer quelques performances sportives pour se changer les idées. Tout en grommelant , il monte sur l’estrade et prend place derrière un énorme micro.
« Mesdames et messieurs les journalistes, l’heure de ma conférence de presse étant arrivée, je suis prêt à répondre à vos questions. »
Un journaliste au premier rang lui envoie une première question. Mon ami l’attrape et l’examine d’un air dédaigneux.
« Elle n’a pas une bonne dentition et en plus elle boite », diagnostique-t-il.
Et il la jette derrière lui, sans ménagement. D’autres questions fusent vers lui en sifflant. D’une feinte habile de la tête, il parvient à les esquiver. À la fin de la conférence, un de ses conseillers, estimant qu’il s’est montré trop agressif, lui reproche d’avoir grillé son capital de sympathie.
« Où voyez-vous des traces de cuisson ? rétorque-t-il. Ma réputation est intacte ! »
Le conseiller lui montre des marques de brûlure.
« Pfouah, ce n’est rien. Ça va se dissoudre tout seul avec le Parlement. »
L’autre s’étonne.
« Vous allez dissoudre la Chambre ? C’est de la folie. Ça va couler partout et vous allez faire naufrage. Lorsqu’on touche le fond, rien n’est plus long et difficile que de regagner la confiance des électeurs. »
Mon ami, tout guilleret, tourne sur lui-même et esquisse un pas de danse pour montrer qu’il a conservé sa liberté de mouvement. Puis, de sa poche, il extrait une petite boîte d’où s’échappe un minuscule murmure de conversations.
« J’ai gardé les deux tiers des voix, badine-t-il. Personne ne pourra faire tomber mon gouvernement. »
Du fond de la salle survient alors un grondement qui fait trembler les vitres. Le leader de l’opposition surgit aux commandes d’un train de réformes qui fonce droit sur l’orateur et le bouscule.
« Il m’a renversé, ce salaud » geint-il.
Et à sa suite, les membres du gouvernement tombent au sol, perdant au passage leurs portefeuilles. Discrètement, je gagne la pièce voisine et, après avoir retourné ma veste, j’ordonne à un complice de remplir les urnes avec du vin étiqueté à mon nom. Le pouvoir est à la portée de ma main et, sans hésiter, je m’en empare. Puis, en faisant étinceler mes petits yeux de rat, je quitte le navire. ♦

Calembours en actions : bêtises et jeux de mots tirés par les cheveux / par Cham. Auteur : Cham (1818-1879). Éditeur : Aubert (Paris). Date d’édition :  1842. BNF – http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb40380375c

L’élu de ton cœur n’est pas souvent celui des urnes

Mes chers concitoyen.nes, vous avez connu comme moi les immenses difficultés qui ont marqué les précédentes élections municipales. La complexité des procédures de vote, leur opacité et de nombreux soupçons de fraude ont retardé de plus de six mois la proclamation des résultats définitifs. Je ne veux pas que de pareils faits se reproduisent. Ils contribuent à instiller dans notre communauté les ferments du chaos, de la méfiance et de la division (même pas départementale, si je puis risquer une pointe d’humour liée au foot). Aussi ai-je décidé en accord avec le Préfet et le ministère de l’Intérieur de modifier sensiblement la procédure de vote pour les élections de mars prochain. Vous verrez bientôt fleurir dans vos quartiers des affiches portant le slogan « 1 vote = 1 urne ». C’est le mot d’ordre du nouveau mode de scrutin que je souhaite nous voir adopter.

Chacun d’entre-vous, librement, à domicile, tranquillement, dans la calme ambiance du foyer, en mules, en chaussons, en claquettes (avec ou sans chaussettes) ou bien pieds nus, placera le bulletin de son candidat favori dans une urne nominative. Si vous vous appelez Léandre Pâlichuon, votre urne portera la mention « Léandre Pâlichuon ». Si vous vous appelez Tadjina Poivret, votre urne portera la mention « Tadjina Poivret ». Vous comprenez l’idée ? Et toutes ces urnes (qui n’auront rien de funéraire, rassurez-vous !), seront fabriquées sous le contrôle exclusif de la Ville dans des conditions de sécurité maximum, sans aucune possibilité d’y installer un dispositif de trucage. Et elles seront costaudes ! Imaginez de robustes caissons blindés, à quatre parois défensives bourrées de matière ignifuge et de matériaux anti-effraction. Ces superboîtes seront équipées, en face supérieure , d’une fine ouverture à clapet qui se verrouillera aussitôt le bulletin inséré. Au soir du scrutin, les camions des services techniques de la Ville collecteront les urnes pour les déposer dans un hangar de la zone d’activité des Haudais où aura lieu le dépouillement (celui des bulletins et non des contribuables, rassurez-vous !). Grâce à l’ensemble de ces procédures de sécurité sans précédent, vous serez à même, chèr.es concitoyen.nes de me renouveler votre confiance en toute… confiance. Bien à vous. Cordialement.

p.s. : Il avait été envisagé un moment, comme certains d’entre-vous l’on peut-être entendu dire, que chaque votant s’enfermât dans une urne avant d’être transporté au hangar de dépouillement pour y exprimer son vote. Ce projet novateur, initié par mon premier adjoint Jean-Bichou Laquécouette, a été malheureusement abandonné pour des raisons financières, mais je tiens ici à saluer l’implication de cet élu et de son équipe dans la grande réflexion que nous avons menée ensemble sur la nécessaire réforme de notre scrutin. J’informe aussi mes futur.es électeur.ices qu’ils pourront bénéficier, suite à ma réélection et pendant la durée de mon mandat, de réductions tarifaires substantielles et de nombreuses gratuités dans les services municipaux et chez les commerçants partenaires.

“Opportuniste” de Sylke Ibach est sous licence CC BY-NC 2.0

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